Lettre à mon cousin Ben

Ce matin, j’ai posté ce magnifique article du Monde (voir ici). Mon cousin Ben a tiqué sur le titre (A Mantes-la-Jolie, des milliers de « musulmans ordinaires » défilent «contre la barbarie») avec l’oeil aiguisé et les mots qu’il faut : 

« Ils ont remplacé le « modéré » par « ordinaire », il y a déjà du mieux, mais franchement c’est quoi ce titre putain! »

En lui répondant,
me sont enfin venus des mots que j’essaie de cracher depuis une semaine,
depuis cette horrible tuerie et mon retour de Sarajevo.
Alors tout en écrivant
(et j’espère que tu ne m’en voudras pas, mon Ben, de rendre cette lettre publique),
je me suis dit qu’en parlant à mon cousin Benoît,
je pouvais vous écrire aussi à vous tous, et vous écrire un peu à chacun

 

Histoire de vous parler de deux marches :

celle du 11 janvier 2015 et celle du 19 juin 2016.

 

eugene 1

 

« J’avoue, mon Ben, j’avoue ça pique toujours autant, de devoir à chaque fois qualifier, ajouter, comme si « musulman » c’était toujours suspect, et qu’il faille rassurer… 

Mais j’aime la simplicité de l’article (tu l’as lu ?), ces mots sans lyrisme excessif, ces mots avec dedans toutes la poésie, la fierté, la pudeur et la multiplicité de l’islam de France. Avec le courage de la maman qui a peur mais qui a convaincu son mari de venir, et la fille du coureur de fond qui joue de la flûte traversière…

Et puis d’entendre enfin un journaliste 

— et dans le journal de l’establishment, celui que lisent les ministres et les hommes d’en haut des tours —

parler des musulmans de France non comme d’extraterrestres ou d’étrangers

mais comme de

« concitoyens »

(nom derrière lequel ils ont eux même marché)

ça me fait du bien, un bien fou

— c’est dire à quel point on en est arrivé, mon Ben ! 

Et puis surtout, surtout…

j’aime ce qui s’est passé à Mantes la Jolie

ce dimanche 19 juin 2016

— qu’ils y soient allés, qu’ils soient descendus dans la rue. En tant que concitoyens, oui. Rien de plus, et rien de moins. 

je suis la police

C’est quoi un citoyen, mon Ben ?

Pour les Grecs, c’est très simple : c’est quelqu’un qui s’investit dans la vie de la cité. C’est ça, d’ailleurs, l’idée originelle de la « politique » pour les Grecs : avoir le sens, et le souci de la cité — et donc de l’autre, là, à côté de moi… 

Faire de la « politique »,

ce n’est pas s’agiter en costard sur les plateaux télé en médiatisant à outrance un taré qui a mis un pavé dans la mauvaise vitre en espérant faire oublier ce que crie pacifiquement un million de personnes que tu te refuses obstinément à écouter et à entendre… 

C’est plus simple : c’est s’occuper de son prochain

(du lat. proximus, le plus proche).

Au quotidien. Et se rendre compte qu’il est partout autour, qu’il a souvent une gueule d’inconnu, voire même de pas d’ici (pour peu qu’ici ait une gueule) et que

les ponts sont parfois si faciles à construire

— beaucoup plus que les murs…

 

 

Tu sais, mon Ben,

j’ai compris ça le 11 janvier 2015,

au cours de la marche,

au milieu de tant de gens différents qui avançaient ensemble et en paix.

J’ai compris que je ne pouvais plus

ne rien faire face à la haine qui monte,

face au déchirement du tissu sociétal autour de moi. Que je ne voulais pas regretter, plus tard, de n’avoir rien fait…

Et depuis,

de #JeMarcheAvecToi au documentaire que je réalise depuis un an dans une école de Montfermeil en passant par les cours de lecture qu’on se donne mutuellement avec Moussa, mon ptit voisin de sept ans, Français et bilingue en Bethé (l’une des langues de Côté d’Ivoire),

je m’y emploie chaque jour, de toutes mes forces,

tout comme ma petite femme…

Mais je peux te le dire à toi, car je sais que tu comprends et que tu connais comme moi

cette France d’aujourd’hui,

si loin de ce qu’ils croient en savoir là-haut,

cette France aux mille accents, mille langues, mille histoires,

qui chaque jour en bas des tours comme au sortir des pavillons, malaxe et réinvente la langue française et la crée plus belle, plus riche et plus drôle,

cette France qui ne demande pas à tout bout de champs qui est in et qui est out,

cette France où l’on sait vraiment être frère, et soeur

— et ces mots ne parlent pas de religion, chez moi, mon Ben, tu le sais bien, ils me résonnent au coeur depuis ma chère Afrique, depuis mon bizarre coeur noir et ma peau pas toujours si blanche, en pensant à tous les frères et les soeurs que je m’y suis faits, qui m’ont accueilli, et à qui je suis redevable pour toujours. 

Petite fille Toucouleur, habitante du fleuve Sénégal

 

Oui, je peux te le dire, cette France-là qui est la mienne,  cette France où j’ai tant d’amis,

j’ai souffert de ne pas l’avoir assez vue le 11 janvier 2015.

Je sais bien que nombre d’entre eux sont musulmans, que Charlie avait caricaturé le prophète, et je respecte leur colère même si elle n’est pas la mienne.

Peut être que ça fait plus longtemps qu’on se fout de la tronche des cathos,

et sûrement que si j’étais d’une religion à qui on tape sur la gueule à longueur de journée et d’entretien d’embauche et de visite d’appart,

je verrais pas les choses pareilles…

Mais quand même, j’ai regretté leur trop grande absence, en ce 11 janvier, à mes frères et soeurs des cités et des pavillons. Et bien sûr qu’après coup c’est facile de dire. Facile de savoir que ce n’était pas tant une marche pour Charlie que pour la fraternité, pour être ensemble,

pour se serrer les coudes et dire merde à la connerie,

à la barbarie,

et oui à la vie…

Et puis il y a eu quelque chose de plus, mon Ben :

quand je suis rentré de Sarajevo, mardi dernier,

après une fête homérique

en l’honneur de la non moins homérique expo photo d’un de mes frères jumeaux,

j’avais le coeur en paix.

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Tu ne peux pas savoir, mon Ben,

ce que ce qu’est Sarajevo,

et ce qu’elle fut.

Quant à moi je n’ai dû qu’à ces deux jours miraculeusement glanés

le bonheur de la découvrir par hasard.

Une ville avec une tradition de vivre ensemble telle

qu’elle a résisté

même à l’un des sièges les plus atroces de l’histoire moderne.

Et où, encore aujourd’hui, bosniens, serbes, croates vivent côte à côte sans souci, de même que musulmans, juifs, cathos ou orthodoxes…

Du haut de cette ville européenne,

où les minarets côtoient les clochers et les centres commerciaux,

j’ai entendu un guide tout résumer, le sourire aux lèvres : 

« perfect disorder… » 

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Tout ça pour te dire mon Ben, que je suis rentré mardi

le sourire au coeur et aux lèvres

sans avoir écouté aucune info du week end et que,

quand j’ai entendu Orlando et les deux flics tués à la sauvage sous les yeux de leur enfant,

il m’a pris une nausée comme jamais

qui a mis trois jours à me quitter.

(et ce malgré Bamako, Ouaga, Bruxelles, Beyrouth, Istambul, Abidjan… toutes villes où j’ai des frères et des soeurs pour qui je tremble)

Le soir, j’avais le même type de regret en bouche qu’au soir du 11 janvier :

on n’a pas marché pour eux. 

Personne n’a bougé sinon les proches, les flics, et les gars en costard.

Peut être parce que le couple était policier et qu’en ce moment ils tapent fort —  tout en continuant de s’en manger pas mal, c’est vrai.

Peut être parce qu’ils n’étaient que deux,

et pas célèbres avec ça.

Peut être parce qu’on est déjà fatigués, qu’on en peut déjà plus.

Peut être parce qu’on a fini par trouver ça normal, quotidien,

un gars qui tue au nom d’une religion dont il ne fait, dont il ne peut par essence faire partie

— ni bien sûr en être d’une quelconque manière le représentant. 

Bref, un nouveau regret m’est venu en bouche,

comme un dégoût de moi bien plus qu’une tristesse pour nous tous : 

on a pas marché pour eux…

Quand j’ai lu ce qui s’était passé à Mantes la Jolie ce week end, que

tous ces citoyens mes frères et sœurs ès France

— qui se trouvent être aussi musulmans —

eux, ils l’avaient fait,

 je sais pas comment te dire, mon Ben…

c’est comme si ca m’avait repayé de mes deux regrets,

celui du 11 janvier 2015 et celui de cette semaine. 

 

Smith was apparently sensitive to the unjustified stigma cast upon all mental patients in the late 50s. He chose not to immediately release his images from the Haitian Clinic for publication. Rather he held the photographs private for two years, finally providing license to a small medical journal with a modest publication.

Ce week-end, quelqu’un que j’aime m’a dit ,

à l’idée que Trump puisse passer en novembre et tout aussi pire en mai chez nous :

 » les portes de l’enfer sont ouvertes ».

 

Peut être qu’il est pessimiste. Peut être pas…. Peu importe au fond.

Je crois que l’heure que nous vivons

est une chance,

et qu’on a pas le choix, il faut la saisir.

Une chance de nous reconnaître enfin tous. Une chance de nous dire l’un l’autre combien on est différents, et combien on est ensemble, et semblables… Je crois, mon Ben, que l’heure est venue d’en finir avec la suspicion, l’agressivité, la haine et le mépris.

Faut qu’on s’accueille les uns les autres. Faut faire honneur : sinon à quoi bon se prétendre  la patrie des droits de l’homme, et se targuer d’avoir eu les Lumières et tant d’autres étoiles encore ?

— et elles s’appellent pas toutes Jean-Patrick, loin s’en faut… !

On vit une époque historique, mon Ben, et je suis à la fois effrayé et heureux de la vivre. L’ombre rôde, oui. Mais comme le disait Rostand : 

« C’est la nuit

qu’il est beau de croire à la lumière… »

Des bises mon Ben, à vite !

Ton cousin, Rom

 PS :

#JeMarcheAvecToi, 

mon Ben, tout comme j’aurais aimé marcher avec eux ce week end, tout comme je marcherai encore avec eux chaque fois qu’on essaiera de salir notre France biscornue ou l’un des siens.

Quelle que soit sa couleur, sa religion, sa langue, son look ou son identité sexuelle. 

Et je nous repose la même question, mon Ben,

cette question que j’avais trouvée pour donner des mots à notre tout premier film #JeMarcheAvecToi, quelques jours après le 11 janvier :

Qu’est ce que je fais ? 

Qu’est ce que je fais, moi, au quotidien, concrètement, pour tendre des ponts à la face de ceux qui dressent des murs ? 

Qu’est-ce qu’est ce que je fais si je fais encore plus ? 

C’est ça qu’ils ont dit, à Mantes la Jolie.

Que s’indigner ne suffit pas.

Qu’il faut être ensemble, aussi différents que nous sommes.

Et qu’il faut l’être dès maintenant, et de manière active, très active. 

Il est temps de tendre la main.

D’ouvrir la porte.

De passer au-dessus de la peur, et de l’outrage.

On a pas le choix : après, il sera trop tard…

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PS 2 :

ce mois-ci, c’est le mois de Ramadan, tu le sais bien, un mois sacré pour les musulmans. Un mois de jeûne, mais aussi un mois d’accueil, de retrouvailles, de pardon, un mois où être ensemble, et partager un repas et bien plus.

Je rêve que tous les musulmans de France invitent leur voisin à faire un ftour, une rupture du jeûne. Pas à la salle communale, ou dans un truc public. Non, à la maison. A domicile, comme on dit en cet Euro bien de chez nous où Ben Arfa aurait fait belle figure, assurément…

OK, ce mois-ci c’est le pire depuis bientôt 32 ans qu’on a vu un ramadan en juin pour la dernière fois : on jeûne de 4h du matin à 22h. Et ce n’est que très tard qu’on peut inviter l’autre à venir s’asseoir.

Alors disons que je rêve que tous les musulmans de France invitent leur voisin à s’asseoir ensemble autour d’un repas,

et que tous les non musulmans trouvent dans l’honneur et la beauté d’une telle invitation la force de veiller un peu plus tard que d’habitude…

 

 

 

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